LES HOMMES, un film d'Ariane Michel, a été filmé à bord de Tara lors de l'expédition “Ecopolaris - Groenland 2004”

LES HOMMES, un film d'Ariane Michel, a été filmé à bord de Tara lors de l'expédition “Ecopolaris - Groenland 2004”

Sortie nationale le 11 juin 2008

Grand Prix de la Compétition française FID Marseille - 2006
International Film Festival Rotterdam  “Cinema of the Future”-2007
Museum of Modern Art New York “Documentary Fortnight Expanded”- 2007
Vancouver International Film Festival categories “Climate for change” - 2007

Synopsis


Aux confins d'une mer gelée, un bateau s'approche de la terre. Des silhouettes humaines en sortent, elles paraissent étranges. La glace, les pierres et les bêtes du Groënland assistent depuis leur monde immuable au passage de scientifiques venus un été pour les étudier.

Intentions

Ce film propose une expérience au spectateur : se caler dans le regard d'une île sauvage pour observer la présence des Hommes. Il tente d'adopter une autre vision du monde pour permettre un voyage au coeur des choses, un rêve éveillé dans lequel la nature observe. Ainsi les boeufs musqués, l'ours polaire, les stern arctiques... mais aussi les rochers, la toundra, la banquise et le vent, sont avec nous. Ils encadrent le regard et nous sentons leur respiration. Comme sur une autre planète mais pourtant bien sur la Terre, inquiets ou curieux, nous devrions ainsi assister à la venue des humains, nos semblables pourtant, comme si on ne les avait jamais vus.

Les Hommes a été tourné lors d'une expédition au Groënland du navire polaire Tara (2004). Des naturalistes, un archéologue et des géologues partaient ainsi pour en observer la faune, la flore et le paysage. J'ai choisi de renverser le point de vue des observateurs, afin qu'ils s'en retrouvent les observés. Inattendue, intrusive mais finalement délicate, leur présence ainsi vécue devient fragile. Depuis le temps des pierres, on se demandera ce qu'ils sont, ce qu'ils font et pourquoi. A mesure que la nature les accueillera dans son domaine, l'étrangeté et la singularité de leurs gestes empliront le film. Puis leur parole. Mais alors que leurs intérêts de scientifiques deviendront intelligibles et que nous croirons assister au retour de l'humain dans sa place à la tête du monde, les Hommes du film joueront à nous montrer à quoi pourrait ressembler leur disparition.
Ariane Michel

Entretien avec Ariane Michel

Quelle est la genèse de ce film ?
Après quelques films courts qui mettaient en scène des animaux seuls dans des décors naturels plus ou moins familiers, je cherchais le moyen de filmer une rencontre homme – animal dans une nature réellement sauvage et vaste. Et puis il y a eu cette opportunité formidable : j’ai pu me joindre à une expédition scientifique qui partait explorer l’Est du Groënland à bord du Tara (ex-Antarctica). Des naturalistes qui allaient parcourir des côtes sauvages parmi toutes pour en recenser et compter les espèces. Non seulement une rencontre allait avoir lieu, mais, portant en elle la dissonance d’un geste scientifique “contre nature“ si l'on peut dire, elle promettait d’être d’une délicatesse bien subtile : dans l’ordre des choses, les hommes sont des prédateurs, des chasseurs, mais ceux-ci allaient seulement observer.

Quelles étaient les conditions de tournage avec l’équipe du GREA (Groupe de recherche en écologie artique) ?
Seule avec ma caméra et un système de son greffé sur elle, je me suis retrouvée dans la position d’un électron libre, évoluant autour de l’expédition à pied ou grâce aux marins qui me conduisaient sur un zodiac quand ils étaient disponibles. Les scientifiques me décrivaient brièvement de quoi leur journée serait faite, puis ils poursuivaient leurs trajectoires et leurs activités. J’essayais ensuite de les précéder. Mais le plus intéressant je crois c’est ce rapport physique que ce système a permis : Je traquais leurs trajectoires avec en tête l’idée que j’étais là avant eux, il me fallait anticiper leurs gestes pour les faire entrer dans des cadres fixes, posés au sol. J’ai dû alors invoquer une intuition spatiale, animale, qui m’est peu habituelle. En fait, je les ai filmés comme on filme des animaux, sans la médiation de la parole ou presque, comme des êtres dont je ne savais rien mais dont j’essayais de tout deviner en observant simplement leurs gestes.

Les Hommes peut être vu comme un documentaire animalier mais apparaît plutôt comme un récit mythique, un film fantastique, une fiction.
Dans ce film, les animaux sont des jalons. On les voit peu, mais ils encadrent le regard. Ils posent la vie sur la terre et puis disparaissent. J’ai voulu que leur présence se diffuse dans le hors-champ et passe derrière la caméra. Là, juste où le spectateur se trouve. Alors le présent du film, se chargeant de leur regard, devient celui d’un lieu où l’on n’est pas. Celui d’une espèce d’âme terrestre qui nous est étrangère. Voilà peut-être d’où vient ce sentiment du fantastique. C’est en tout cas ce que j’ai cherché à produire.

Comment avez-vous pensé le montage du film, l’articulation des plans, avec l’ensemble des prises filmées ?
Le montage est pensé dans un souci narratif au sens de la fiction. Il est fait pour poser des relations spatiales entre les lieux, les choses et les hommes, dans un temps continu. J’ai cherché à tresser un fil fictionnel quasi ininterrompu entre deux moments : le début du film où les hommes sont une rumeur étrange et indéfinie, inquiétante et quasi-abstraite ; et la fin où les humains, totalement intégrés par le paysage, disparaissent dans les pierres et le vent. Entre ces deux pôles, la présence des hommes est dramatisée par le regard que l’on porte sur eux. Au début de leur apparition ce sont des silhouettes qu’on ne comprend pas bien, qui s’approchent des bêtes avec des fusils et des outils, ils sont inquiétants. Puis on constate qu’ils restent là sans rien faire ou presque, on détaille leurs gestes bizarres, on les approche et les comprend peu à peu. Jusqu’à être si près qu’on entend et comprend ce qu’ils disent. Alors on les intègre. La narration était déjà esquissée avant le montage. C’est la qualité émotionnelle des séquences et la nature de leur point de vue sur les hommes qui ont déterminé leur place dans le film. Chaque moment devant évidemment être rendu nécessaire par ce qui précède et ce qui le suit. Dans ce film, les paysages et les pierres sont considérés comme des personnages. D’après moi, ils observent et dialoguent même en champ/contre-champ. J’ai appliqué aux lieux et aux bêtes les recettes de cinéma qu’on réserve le plus souvent à des humains.

Les images de la nature, les couleurs et les sons agissent également en leur qualité propre sur le spectateur, ce qui produit un film abstrait, qui fait sensation, sensationnel.
Oui. Les couleurs et les qualités expressives des paysages ont aussi guidé le montage du film. L’évolution narrative est aussi une histoire plastique. Le film part d’un univers atone, blanc de glace et de brume, puis vient la pierre grise. A mesure que les humains sont “accueillis “ au sein de la terre, la couleur entre en jeu. Peu à peu, les plantes et les bêtes apparaissent et la vie ouvre ses couleurs aux scientifiques. L’abstraction des images est ici un outil de narration qui prend d’autant plus d’importance que le film est dépouillé. Les apparences du paysage qualifient l’état de la relation entre les lieux et les humains, et les humeurs de la terre apparaissent dans les images : ainsi, lorsque la tempête gronde au milieu du film, le paysage pour moi est tout simplement fâché. Dans la séquence suivante, la forme ronde des pierres, la platitude de l’eau et les nuages légèrement roses signalent son apaisement. Les plans du film, fixes, devaient trouver leur expressivité dans l’abstraction des couleurs et des sons. C’est elle qui procure l’émotion qui semblait faire défaut aux pierres pour la partager avec celui qui regarde le film. Ce film questionne la relation des hommes au paysage. Son propos est aussi de faire ressentir au spectateur une émotion liée à la présence des choses, et de le mettre en relation avec les lieux.

Comment avez-vous travaillé précisément sur la bande-son qui fait  événement dans Les Hommes ?
Vous parlez certainement de ce son vocal qui accompagne la présence du bateau. C’est un son tout à fait réel, une voix véritable du bateau : lorsqu’il est en marche, l’arbre d’une de ses hélices résonne dans son axe. J’ai seulement isolé ce son à l’enregistrement, en me mettant dans la cale, pour mieux le monter ensuite. Comme ce son est assez étrange, comme une voix qui ne respire jamais et s’étire en produisant une tension, je m’en suis servi pour qualifier et dramatiser la présence du bateau. Au fur et à mesure que le film avance, il se « réalise » en intégrant peu à peu des sons de moteur qui nous ramènent à la simple matière de la machine.

Pourquoi avoir choisi de ne pas privilégier la parole humaine dans le film ?
La question de la place de la parole est directement liée à celle du point de vue, et ce film est précisément l'histoire d'un point de vue qui évolue. La parole réelle, au début du film, aurait sabré la nature des cadres qui se veulent des visions de la terre. Elle aurait éludé toute question à propos de la présence des hommes, nous offrant un accès direct à ce que nous connaissons bien : leurs problématiques.  Or ce sont les corps et les gestes des humains qui m’intéressaient d’abord, là où ils apparaissent comme des bêtes parmi d’autres. Lorsqu’on observe un animal inconnu, ses cris ont rarement du sens pour nous… Comme le point de vue du film cherchait à se caler dans le monde des pierres et des animaux, la parole ne devait pas faire sens, au début en tout cas.  A l’arrivée des hommes, j’ai donc poussé cette idée de la parole inaccessible pour les rendre inquiétants, coupant totalement le son et bruitant leur présence. Je m’en suis servie ensuite pour orienter le regard, la laissant graduellement reprendre sa place, à mesure que le point de vue se rapproche des gens. Elle nous permet même, vers la fin du film, de « sauter dans la tête » d’un naturaliste quand elle apparaît “off“ sous la forme d’une énumération des noms des plantes.

Le film, essentiellement tourné en plans-séquences fixes, avec de nombreux paysages, joue aussi du rapport entre l’image arrêtée, la photographie, et l’image en mouvement.
J’ai voulu pointer la quasi-immobilité du paysage. Le temps minéral ressemble à du temps arrêté, sauf que justement il se déroule. Les sons, les nuages qui se déforment, un oiseau qui passe, nous indiquent ce temps qui passe. La fixité des plans de ce film sert à exacerber les mouvements des éléments en vie et celui des hommes. Elle pose leur relativité. Elle permet peut-être d’installer le sentiment de quelque -chose qui « est déjà là », et d’ouvrir des questions sur le rapport qui existe entre le temps minéral et le temps humain. Le geste scientifique de la subjectivité des bêtes, l'amour de la nature et l'indifférence du végétal.

Source : Extrait de l’interview à propos du film Les Hommes, recueillie par Olivier Pierre pour le journal du FID Marseille

Les Hommes par Jean-Christophe Bailly

Dans Les hommes, on ne voit presque pas d’hommes, quelques-uns, d’aujourd’hui, qui passent, quelques autres qui ont disparu il y a longtemps, sur des terres presque vierges. Le sujet du film, c’est pourtant l’habitation, la terre habitée ou inhabitable : le nord, le “grand” nord tel qu’il est avec ses lumières descendues, ses éclats, ses dérives. Eau. Glace. Roche. Lichens. A l’infini. Comme une glissade, une glissade lente dont la caméra serait l’enfant, la passagère. «  On s’étonne chaque fois que des bêtes habitent ces solitudes » écrivait Musil dans une brève nouvelle qui avait pour cadre une petite île de la mer du Nord. Dans le film d’Ariane Michel, il y a cet étonnement, mais il est comme distendu, dilaté, à la mesure de l’immensité qu’il sonde. Et ce que l’on voit, dans tant d’espace, c’est du temps. Un voilier qui glisse lentement, un éléphant de mer qui remue, presque rien, pas d’événements, pas de spectacle. Autrement dit le contraire de ce qui d’habitude est montré. Autrement dit le lointain, un lointain, mais approché de si près, en rampant, qu’on s’entend presque respirer dedans, et telle est la bascule : dehors, le dehors absolu de ce nord absolu devenant comme une étendue palpable.

Jean-Christophe Bailly : Essayiste, poète, dramaturge, éditeur, il enseigne également l'histoire du paysage à l'école nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois. Il est l'auteur de nombreux textes notamment,  « Le versant animal », « L'Atelier infini », « Le Paradis du sens », ou « La Fin de l'hymne ».

Ariane Michel


Ariane Michel est née en 1973 à Paris où elle vit aujourd'hui. Ses études: un DEUG de sociologie, un diplôme de l'Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (Paris), un court passage au Fresnoy et un "workshop" avec Le Pavillon-cellule d'enseignement du Palais de Tokyo. Ariane Michel a développé son travail de vidéo et d'installations en étant scripte et monteuse par intermittence. Depuis quelques années, ses oeuvres sont différemment visibles dans le monde de l'art contemporain (galerie du Jeu de Paume à Paris, FRAC de Reims, MOMA N.Y,..) et dans des festivals de films. Ainsi son projet le plus récent, THE SCREENING - qui est à la fois une performance où les spectateurs sont invités à assister à une projection en forêt, et le film-mise en abîme qui y est montré -, et qui a été présenté à la foire de Art Basel 38, au festival de Locarno et à la galerie Jousse Entreprise (Paris).
Filmographie: 2007 The Screening (24'), 2006 Les Hommes (95'), Les yeux ronds (6'),  2005 Ici (13'), Sur la terre (13'), 2004 Rêve de cheval (11'),  2003 Après les pluies (8'), 2000 Petite d'homme (47').

Voir également sur :
http://www.ariane-michel.com/
http://www.jousse-entreprise.com/html/art/frameart.html

Production

Production : Love Streams - agnès b. Productions
Production Exécutive : Ariane Michel, François-Xavier Frantz et Charles-Marie Anthonioz
Réalisé avec le soutien de Etienne Bourgois et de Tara Expéditions, à bord du voilier Tara lors de l'expédition “Ecopolaris - Groënland 2004” du Groupe de Recherche en Écologie Arctique.
Tournage et montage Ariane Michel
Montage son Ferdinand Bouchara
Bruitage Gadou Naudin
Mixage Laurent Chassaigne
Etalonnage Jean-Philippe Bouyer et Isabelle Laclau
Durée 1h35 - Format 1.66  Son Dolby SR  Visa n° 118 873 – 2007 - France

Avec
Claus Andreasen, Olivier Gilg, Renaud Scheifler, Christian Schwoerer, Nicolas De la Brosse, Kaj Kempp, Rodger Moore, Don Robertson, Jean-Pierre Wiest.

La bande annonce

Tara 2006-2007

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